L’olivier

Voici un texte peu connu de Mouloud Mammeri dans lequel l’homme de lettres loue sa ténacité, sa prodigalité, et ses vertus.

L’olivier ! Naturellement ce n’est pas original, mais on a les arbres que l’on peut et celui-là a toutes les vertus. D’autres essences ont plus de prestige. La littérature les a chantées sur tous les tons. Elle a dit la beauté rectiligne des cèdres, ceux du Liban, dont elle a même entendu les chœurs, mais les nôtres ne sont pas moins altiers ni moins harmonieux ; je les trouve même plus humains. T’est-il arrivé de contempler vers Tikjda ces cimetières de cèdres calcinés, dont les cœurs tragiques ne disent que l’insupportable mort ? Vous (vous, c’est tout ce qu’il y a au Nord de la méditerranée) avez évoqué les hêtres, les trembles, les peupliers, invoqué les chênes consacrés au gui l’an neuf.

En Russie, j’ai tant entendu de guitares et de voix conter au bouleau la peine des amants, leurs amours et leurs nostalgies, que j’aimais les bouleaux avant d’en avoir jamais vu. Plus tard, j’y ai retrouvé les couleurs pastel, la blancheur liliale, les feuilles tendres, les fûts frêles et droits. Mais qu’importe ! C’étaient les arbres d’autres climats que celui dont j’avais respiré l’ardeur de l’été, les soleils pâles de l’automne.
L’arbre de mon climat à moi, c’est l’olivier ; il est fraternel et à notre exacte image. Il ne fuse pas d’un élan vers le ciel comme vos arbres gavés d’eau.

Il est noueux, rugueux, il est rude, il oppose une écorce fissurée mais dense aux caprices d’un ciel qui passe en quelques jours des gelées d’un hiver furieux aux canicules sans tendresses. A ce prix, il a traversé les siècles. Certains vieux troncs, comme les pierres du chemin, comme les galets de la rivière dont ils ont la dureté, sont aussi immémoriaux et impavides aux épisodes de l’histoire ; ils ont vu naître, vivre, et mourir nos pères et les pères de nos pères. A certains on donne des noms comme à des amis familiers ou à la femme aimée (tous les arbres sont chez nous au féminin) parce qu’ils sont tissés à nos jours, à nos joies, comme à la trame des burnous qui couvrent nos corps.

Quand l’ennemi veut nous atteindre, c’est à eux tu le sais, qu’il s’en prend d’abord. Parce qu’il pressent qu’en eux une part de nous gît… et saigne sous les coups.

L’olivier, comme nous, aime les joies profondes, celles qui vont par-delà
L’olivier, comme nous, aime les joies profondes, celles qui vont par-delà la surface des faux-semblants et des bonheurs d’apparat. Comme nous, il répugne à la facilité. Contre toute logique, c’est en hiver qu’il porte ses fruits, quand la froidure condamne à mort tous les autres arbres. C’est alors que les hommes s’arment et les femmes se parent pour aller célébrer avec lui les rudes noces de la cueillette. Il pleut, souvent il neige, quelquefois il gèle. Pour aller jusqu’à lui, il faut traverser la rivière et la rivière en hiver se gonfle. Elle emporte les pierres, les arbres et quelquefois les traverseurs. Mais qu’importe ! Cela ne nous a jamais arrêtés ; c’est le prix qu’il faut payer pour être de la fête. Le souvenir émerveillé que je garde de ces noces avec les oliviers de l’autre côté de la rivière – mère ou marâtre selon les heures – ne s’effacera de ma mémoire qu’avec les jours de ma vie.

Et puis quoi ? Rappelle-toi : l’olivier c’est l’arbre d’Athéna, déesse de l’intelligence. Athéna, sortie toute armée du cerveau de Jupiter (n’est-ce pas une merveilleuse chose que de pouvoir ainsi à l’agréable et utile, joindre l’intelligence ?), Athéna, déesse aux symboles libyens (l’égide dit Hérode c’est le nom berbère du chevreau et c’est vrai, c’est le même mot qu’on emploie aujourd’hui : Ighid).

Te dirai-je, Jean, qu’il ne me déplaît point que l’arbre de nos champs plonge si loin les racines de son inusable vitalité ; les dieux de ces temps traversaient les mers pour aller féconder d’autres terres (et de quelle façon !). L’arbre et sa couleur bi-chrome : les feuilles sont vertes d’un côté, blanches de l’autre et tu ne sais jamais, quand tu es dessous, quel ton va prendre sous le vent la chevelure diaprée qui chatoie par-dessus toi.
Je sais, des fois âpres et exclusives sont venues depuis, des fois nées dans les déserts sans arbres qui ont relégué les divinités humaines et douces « dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts » : nous n’avons plus, hélas, la déesse casquée, mais Jean, il nous reste au moins l’arbre de ses vœux, celui dont elle fit don à la plus humaine des cité.

Mouloud Mammeri (1917-1989),
écrivain, anthropologue et linguiste amazigh

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